16/06/2026
Adieu Jean Ziegler
Mon cher Jean, voilà que tu rejoins Etienne Blanchot, dont le tableau est en arrière plan de la photo de toi que nous publions pour te rendre hommage. Vous partagiez l'amour des monts du Jura, et cette sagesse issue de l'amour de la terre et de cette civilisation heureuse et romantique née sur les rives du Rhin. Vos discussions vont pouvoir reprendre quelque part là-haut, d'où vous observez ce Saint-Germain-des-Prés que vous aimiez tant.
Certaines voix traversent les décennies sans jamais s'assagir. Elles dérangent, interrogent, bousculent les certitudes et refusent obstinément les compromis avec l'ordre établi. Celle de Jean Ziegler était de celles-là.
Avec sa disparition, le 10 juin 2026 à l'âge de 92 ans, la Suisse perd l'un de ses intellectuels les plus influents, mais aussi l'un de ses critiques les plus tenaces. Le monde perd un combattant infatigable contre la faim, les inégalités et les injustices… et les banques, surtout suisses ! Ceux qui l'ont connu regrettent un homme dont l'énergie, la curiosité et la capacité d'indignation semblaient inépuisables.
Né à Thoune en 1934 dans une famille bourgeoise protestante, Jean Ziegler choisit très tôt le chemin de la dissidence intellectuelle. Les années parisiennes, les rencontres avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir – qui lui recommandent l’hôtel La Louisiane où ils ont vécu et forgés leur vision philosophie, puis celle, décisive, avec Ernesto Che Guevara à Genève, forgèrent une conscience politique qui ne le quitterait jamais. Toute sa vie, il demeura fidèle à une conviction simple : le monde pouvait être changé à condition de refuser la résignation.
Sociologue, professeur à l'Université de Genève et à la Sorbonne, écrivain traduit dans de nombreuses langues, député socialiste au Parlement suisse pendant près de trois décennies, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, Jean Ziegler a consacré son existence à donner une voix à ceux qui n'en avaient pas.
Mais c'est sans doute dans son combat contre les puissances financières que son nom restera gravé dans l'histoire politique suisse. À une époque où peu osaient remettre en cause l'influence des banques et des grandes fortunes sur les institutions helvétiques, il dénonçait déjà les mécanismes de domination économique qui, selon lui, privaient la démocratie de sa substance. Ses ouvrages, devenus des références, s'attaquaient frontalement au secret bancaire, aux multinationales et à la concentration des pouvoirs financiers. Il considérait que la Suisse, derrière l'image paisible qu'elle projetait au monde, abritait l'un des centres névralgiques d'un système économique global dont il combattait les excès avec une détermination rarement démentie.
Ses prises de position lui valurent autant d'admirateurs que d'adversaires. Il fut parfois caricaturé, souvent attaqué, régulièrement contesté. Pourtant, jamais il ne renonça. Même lorsque l'âge avançait, même lorsque la maladie gagnait du terrain, il continuait d'écrire, de débattre, de transmettre. Jusqu'à ses derniers ouvrages, il appelait à ce qu'il nommait « l'insurrection des consciences ».
Pour beaucoup, Jean Ziegler fut la conscience critique de la Suisse contemporaine. Pour d'autres, il incarnait une forme de romantisme révolutionnaire devenue rare dans le paysage intellectuel européen. Tous s'accordaient néanmoins sur un point : il était impossible de rester indifférent à sa présence.
Derrière le personnage public existait aussi un homme profondément attaché à certains lieux qui nourrissaient sa réflexion. Parmi eux figurait l'Hôtel La Louisiane, à Paris. Depuis plus de quarante ans, Jean y revenait fidèlement, comme on retourne dans un refuge familier. Il aimait rappeler que cet hôtel, chargé de mémoire littéraire et artistique, constituait pour lui un port d'attache. Là, loin des tribunes officielles, des conférences internationales et des affrontements idéologiques, il retrouvait le calme nécessaire à la réflexion. Et sa chambre préférée pour écrire, encore et encore.
Il disait volontiers qu'il venait à La Louisiane pour « recharger ses batteries en esprit de résistance ». Cette formule lui ressemblait. Elle résumait à elle seule sa manière d'habiter le monde : toujours en éveil, toujours prêt à reprendre le combat, toujours convaincu que la pensée critique demeure une forme d'action.
Les murs de cet hôtel ont vu défiler des générations d'écrivains, d'artistes et d'esprits libres. Jean Ziegler y trouvait naturellement sa place. Il appartenait à cette famille d'intellectuels pour lesquels la culture n'est jamais un refuge confortable mais une arme contre l'injustice.
Aujourd'hui, alors que sa voix s'est tue, demeurent ses livres, ses discours, ses engagements et l'exemple d'une fidélité rare à ses convictions. Demeure également le souvenir d'un homme qui n'accepta jamais l'idée que la fatalité puisse gouverner le destin des peuples.
Jean Ziegler laisse derrière lui une œuvre considérable et une leçon de courage intellectuel. Dans un monde souvent tenté par le renoncement, il aura rappelé jusqu'à son dernier souffle que l'indignation est une vertu, que la solidarité est une exigence et que la résistance n'est jamais vaine.
À l’hôtel La Louisiane comme à Genève, dans les amphithéâtres universitaires comme dans les forums internationaux, dans les bibliothèques comme dans les consciences de ceux qu'il a inspirés, son souvenir continuera de vivre.
Et il n'est pas difficile d'imaginer qu'il aurait souri à cette idée : celle qu'un homme disparaît, mais que les combats qu'il a menés lui survivent.
Adieu, cher Jean Ziegler.
Ta voix fut celle des sans-voix. tes colères furent celles de la justice. Ta vie demeurera celle d'un homme libre.