30/04/2019
Chères escarnouillettes et chers escarnouillards, en attendant le futur épisode de l'escarnouille en Gilet Jaune, nous vous proposons de lire le roman (ou de visionner le film) "The Bookshop" de Pénélope Fitzgerald.
Pour ceux qui chercheraient à mieux comprendre notre vécu dans le médoc et la cause de notre départ; cette histoire raconte un parcours assez similaire à notre expérience dans la commune de Jau-Dignac et Loirac.
En hommage à l'écrivain Eric Holder, dont le décès a suivi celui de sa compagne, l'éditrice Delphine Montalant, au début de l'année 2018, nous vous offrons, en avant goût, son éloge de l'escarnouille, à notre vision de l'accueil au sein de la restauration, celle qui a totalement échappée aux regards du simple mortel médiocre et mesquin, aux restaurateurs qui se sont plaints de notre présence, se prévalant peut-être à la hauteur de notre poésie.
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Chronique d'Eric Holder - "Escargots, grenouilles" (apparue dans le journal des propriétaires du Médoc) :
"Dans la malle poétique où nous enfermons nos souvenirs, presque rien, une carte postale, un jouet déglingué, un ticket de concert, nous glisserons cet été précisément, celui qui vient de s’enfuir comme un hôte de marque, à peine assis, est contraint de s’absenter – on l’appelle ailleurs.
En période de vendange, engrange les anges. Et les reflets d’airain, de cuivre devenu sali. Je leur avais dit, aux loupiots, aux enfants de tous ces voisins désormais partis, «Vous allez passer des vacances inoubliables».
Ils m’avaient regardé depuis leur seuil avec effarement. Si j’ai la chance de les voir grandir, ils m’en reparleront dans dix ans, de la chaleur qui ne cessait pas, du «coup de vent» dans la nuit du 26 au 27 juillet, éclairant, c’est bien le cas de le dire, cette dernière a giorno, jetant les meubles de la terrasse dans les arbres avant de coucher les arbres eux-mêmes, cependant qu’un tir ininterrompu secouait les vitres, le sol, répercuté au long d’affûts démesurés.
Pour moi, je glisse aussi dans la malle, parmi les moments qui n’ont pas eu le temps de faner, l’apparition de Georges, appelons-le Georges.
Il avait téléphoné aux premiers beaux jours, «J’entends de la musique chez vous et ça sort pas du poste. La prochaine fois, puis-je venir avec mon instrument ?». Ouelcome, mon pote.
Georges joue du bodhran, un tambour irlandais. On constata, certains soirs, qu’il épousait de nombreux styles – reggae, musette, à l’exception, peut-être, du tango. Mais enfin, ses battements résonnent d’habitude dans les airs traditionnels bretons, écossais, galiciens… Pourquoi en Médoc ?
Les Celtes, explique Georges sous un bonnet de Galway, son caban orné d’une croix cerclée, les Celtes font partie des aïeux médoquins. Cela ne date pas de la veille, concède-t-il, mais d’avant-hier, du temps qu’on buvait l’hydromel, avant que les Romains n’arrivent.
Il cite la fontaine de Bernos, à Saint-Laurent, le temple de Brion, remonte jusqu’aux mégalithes locaux, dont la disposition rappelle ceux du – le mot est lâché – Finistère (impossible de ne pas songer, alors, à Notre-Dame-de-la-Fin-des-Terres).
Sans doute ses yeux clairs, francs, amusés, frisent-ils un poil de plus qu’il ne faudrait, lorsqu’il évoque des cérémonies druidiques sous de vénérables chênes, de nos jours, vers Soulac.
- Tu y as assisté ? je demande.
- Non, avoue-t-il, mais j’ai mieux : je fête Halloween dans les bois, autour d’un feu, avec d’autres musiciens. Tu en seras ?
On attend novembre avec un plaisir inaccoutumé, quand on espère que son entame sera rythmée au son du bodhran. J’allais oublier : Georges – à la poursuite, comme tout un chacun, d’une chimère – œuvre en faveur d’une place pour le Médoc au Festival Interceltique de Lorient. Raison supplémentaire, pour lui, d’appeler le pays «la petite Irlande».
Le marais courbé sous le vent, la buse dérivant dans le ciel tandis que les chevaux s’ébrouent, impatients de piquer un galop, voilà qui, entre cent tropismes, a décidé Frédéric d’emprunter lui aussi l’ancienne voie gaélique, mais de la Bretagne vers Jau, cette fois, en bordure des mattes.
C’est là que Sarah et lui ont fait surgir, cet été, L’Escarnouille, un restaurant où l’on se précipitait.
Pas tout à fait un restaurant. Un endroit où les individus se rencontrent, parlent, échangent. Avec des chats, des chiens, l’ombre mauve sous le pommier, les pierres effritées de la bergerie, le regard sans cesse appelé par cette blancheur, ce lacté au-delà de la plaine puis des arbres, la Gironde.
Les plats sont inscrits sur des lauzes. Certains meubles semblent en bois précieux. La cuisine tient dans un bus à l’ancienne. Entre verres suspendus et bouteilles alignées se faufile un scintillement de bon aloi, la fée Clochette des maisons où l’on sait comment vous faire plaisir.
L’hospitalité n’est pas immanente, elle s’apprend, s’éprouve, se perfectionne, l’aura-t-on assez répété dans une région où l’on trait le touriste avec moins d’égards qu’une vache, l’enfermant longtemps sous le néon, à l’étable, avant de lui verser une pitance industrielle – cependant, le lait, hein, jusqu’à la dernière goutte, avec une avidité, des façons de grippe-sou madré…
Frédéric gâtait déjà les sauces de son père à neuf ans. Sarah est inoubliable, des femmes le disent aussi. Un pourcentage prélevé sur l’addition chez eux, offre le repas à de plus démunis, orientés par une assistante sociale.
Au fait, pourquoi «L’Escarnouille» ? Parce qu’escargot et grenouille sont emblématiques de la cuisine française à l’étranger. Et puis, parce qu’entre l’escargot qui rampe – sans rien perdre, certes, du paysage – et la grenouille inattentive, uniquement préoccupée de sauter, n’y aurait-il pas de place pour une troisième allure ? Une autre ambition, un autre profit ?
Discours déjà entendu, mais qui produit ici un résultat spectaculaire. Des volets, dans les parois, s’ouvrent à la verticale, finissant de troubler l’espace entre dehors et dedans. Salade assaisonnée d’étoiles. Elle venait en suite d’un sablé de Crête, un soleil jaune à ras les chaumes qui découpait l’ombre chinoise d’une chèvre aux aguets, sur une poutrelle.
On leur laissera la liberté d’ouvrir ou non, cet automne. Cela n’empêchera pas de songer à des brumes, à des embruns qui sertiront davantage un foyer à la Dickens, à la Simenon, quand les bottes fument à côté – odeur de cuir russe, de résine, de pommes et de tomates mises à sécher, tandis qu’aux parois transparentes d’un ventru s’accroche la cuisse d’un hors d’âge ambré.
Une «petite Irlande» où vivre son rêve. Où en faire une réalité".
Merci à toi Eric.