14/10/2025
Parce que… tenir un restaurant, c’est pas un métier. C’est une vie.
Cette nuit, j’ai oublié de commander le pain.
Et à 5h30, ça m’a réveillée.
Je me suis dit : “…ce sera répondeur.” Mais non.
Le boulanger, lui aussi, était debout depuis un moment à pétrir et à cuire.
Parce qu’on est de la même trempe,
ceux qui dorment peu pour que les autres mangent bien.
Un restaurant, un vrai,
c’est pas des horaires, c’est un rythme cardiaque.
Ça bat trop fort, tout le temps.
Ça bat les jours de pluie,
ça bat les jours de plein,
ça bat les jours creux,
et ça bat encore quand tout le monde te dit d’arrêter.
Vingt ans qu’on tient.
Sans dettes. Sans triche.
Toujours à payer nos fournisseurs, nos salariés, nos prêts, notre loyer, nos impôts et taxes.
Toujours à faire tourner la maison, même quand tout autour, ça creuse des tranchées, ça casse des routes, ça va fermer la route pendant 5 mois, avec une déviation à 6 km !
et qu’aucune autorité ne bouge le petit doigt. Et dans l’attente, si rien ne se passe, si on n’ai pas aidé, en jouant la montre, dans quelques mois, on va crever. En laissant 20 ans d’entreprise, et des employés sur le carreau.
Le silence, à force, devient une claque
Assourdissante.
On s’est investis, partout,
dans la vie du quartier, dans les associations,
dans les causes collectives.
Mais au bout du compte,
on a surtout donné.
Alors oui, parfois,
on se sent comme les dindons de la farce.
Mais des dindons têtus,
qui continuent d’avancer la tête haute,
parce que la passion, ça se commande pas.
Tous les jours, sans congé.
Des saisons pleines d’hiver à Tignes, et d’été sur la côte surtout à St Gilles,sans pause, sans répit.
Depuis mes quinze ans, je cuisine.
J’ai cuisiné pour les officiers à Coëtquidan,
pour les commandos à Collioure,
et depuis vingt ans, pour vous, ici.
J’ai eu des patrons formidables.
J’ai appris à décider, à tenir bon, à ne jamais fuir.
J’ai appris à transmettre à des apprentis et des stagiaires, mes équipes.
Mais aujourd’hui, je le vois bien :
la gentillesse fatigue.
Et parfois, elle passe pour de la faiblesse.
La bonté d’âme, pour de la naïveté.
Mais s’ils savaient tout ce qu’on encaisse,
tout ce qu’on tait,
tout ce qu’on porte…
Ils sauraient qu’on ne ploie pas.
On brûle encore.
Ce métier m’a abîmé les mains, les épaules,
mais il m’a offert l’amour de ma vie.
Celle qui a quitté la restauration des vieilles pierres
pour celle des patrimoines culinaires.
Celle qui m’a suivie dans cette folie,
parce qu’elle a compris que c’était plus qu’un métier —
c’était notre manière d’aimer le monde.
Alors oui, parfois,
je rêve de silence, de repos, d’air.
Et de soirée entre copains parce que je les vois trop peu, sans parler de ma famille, mes amours : mes enfants Hugo et Emma, trop fier d’eux,
Mais à chaque service,
quand je vois un sourire, un merci, un regard qui dit “c’était trop bon Chef !”,
je me dis :
allez, encore un jour.
Encore un service.
Encore un peu de nous.