09/26/2026
L'agriculture qu'on prend pour acquis.
Deux heures de débat.
Cinq chefs.
Pas un mot sur l’agriculture.
Je ne m’attendais évidemment pas à ce qu’on passe la soirée à parler de canards, de veaux ou de petites fermes comme la nôtre.
Mais quand même.
On a parlé d’insécurité économique. Du coût de la vie. De l’avenir du Québec. De nos enfants. De santé. De finances publiques.
Et pendant deux heures, personne n’a vraiment parlé de ceux qui nourrissent ce monde-là.
Pourtant, l’agriculture touche à peu près chacun de ces sujets.
Quand on parle du coût de la vie, on parle nécessairement du prix de la nourriture.
Quand on parle d’économie, on parle aussi des milliers d’entreprises agricoles qui achètent de la machinerie, de la moulée, du carburant, des services vétérinaires, qui engagent du monde, qui font travailler des abattoirs, des transformateurs, des transporteurs et des commerces partout sur le territoire.
Quand on parle de l’avenir du Québec, on devrait peut-être se demander qui va produire notre nourriture dans 10, 20 ou 30 ans.
Quand on parle d’environnement, on devrait parler de nos terres, de leur protection, de la façon dont on les cultive et de ceux à qui on va les transmettre.
Et quand on parle de nos régions, l’agriculture devrait être pas mal plus qu’une belle photo de champ de blé dans une publicité électorale.
Je ne dis pas ça pour dire qu’un parti est meilleur qu’un autre. Je ne pense même pas que le problème soit uniquement politique.
Je pense que ça révèle quelque chose de plus profond.
On tient notre agriculture pour acquise.
On tient pour acquis qu’il va toujours y avoir du lait dans le frigo, de la viande dans le comptoir, des légumes sur les tablettes et des œufs à l’épicerie.
On parle énormément du prix de ce qu’on mange, mais beaucoup moins du prix de produire ce qu’on mange.
Il y a pourtant quelqu’un, quelque part, qui sème ça, qui nourrit ça, qui soigne ça, qui récolte ça, qui transforme ça.
Quelqu’un qui prend le risque.
Quelqu’un qui regarde la météo autrement que pour savoir s’il va pouvoir faire son BBQ samedi.
Quelqu’un qui doit composer avec le prix des terres, le coût des bâtiments, de l’équipement, de la moulée, du carburant, les normes, la réglementation, la main-d’œuvre, les maladies, les prédateurs, les sécheresses, les pluies trop abondantes et les marchés qui changent.
Et ultimement, quelqu’un doit décider que malgré tout ça, ça vaut encore la peine de continuer à produire de la nourriture ici.
C’est probablement cette partie-là qui me dérange le plus.
Parce que l’agriculture n’est pas simplement un secteur économique parmi tant d’autres.
Manger, ce n’est pas optionnel.
Et notre capacité à produire une partie de ce qu’on mange chez nous ne devrait pas devenir importante seulement le jour où quelque chose brise dans la chaîne.
Je ne demande pas qu’on fasse de l’agriculture le seul enjeu d’une élection.
Je ne demande pas non plus aux politiciens de venir flatter un veau devant les caméras en campagne électorale pour nous convaincre qu’ils aiment les agriculteurs.
J’aimerais simplement qu’on soit capables, collectivement, de parler sérieusement de la question :
Quelle agriculture veut-on au Québec dans 20 ans?
Est-ce qu’on veut encore des fermes familiales?
Est-ce qu’on veut que des jeunes puissent démarrer une ferme sans nécessairement hériter de plusieurs millions de dollars d’actifs?
Est-ce qu’on veut encore des abattoirs et des transformateurs dans nos régions?
Est-ce qu’on veut favoriser les circuits courts?
Est-ce qu’on veut protéger nos terres agricoles?
Est-ce qu’on veut que produire à petite échelle, vendre directement à ses voisins et essayer de bâtir quelque chose de différent soit encore possible?
Et surtout :
combien vaut, pour nous, la capacité de nous nourrir nous-mêmes?
Parce qu’on peut continuer longtemps à discuter du prix du panier d’épicerie.
Mais éventuellement, il va aussi falloir parler de ce qui se passe avant que la nourriture arrive dans le panier.
Ce soir, pendant deux heures, cette conversation-là n’a simplement pas eu lieu.
Et pour une province qui aime autant parler d’autonomie, de régions, d’occupation du territoire et de son avenir, je trouve ça franchement dommage.